Soyons insupportables : Manifeste pour la fin du monde d’après

Il y en a eu, des secousses, ces derniers temps : le 7 octobre, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le génocide Palestinien, l’ICE, les menaces de Trump sur le Groenland, le meurtre de Nahel, Charlie Kirk, et tant d’autres… Pourtant, malgré tout, je m’obstinais à croire qu’une victoire restait possible, que le destin n’était pas encore scellé. Cependant, avec la mort de Quentin, je suis forcé de l’admettre : face aux réactions qui s’ensuivent, la partie est finie pour de bon. Nier cette évidence ou tenter de la relativiser est, à mes yeux, une pure perte de temps. Je vais donc vous expliquer, avec mes mots, comment j’en suis venu à ce constat désespérant. Je préfère vous prévenir d’emblée : cet article sera violent.

C’était la semaine dernière. Comme à mon habitude, je me suis levé à 3h30 pour aller travailler. Un café noir à la main, j’ai ouvert les réseaux sociaux sur mon téléphone pour suivre les derniers développements liés à la mort de Quentin. Je tiens à préciser une chose à ce stade : si je nomme explicitement les personnes citées, c’est par un acte de charité intellectuelle — une charité qu’iels ne méritent sans doute pas. Mon but est de passer du particulier au général : au-delà des individus, ce sont les idées qu’ils incarnent qui m’importent. Je parcourais donc les actualités quand je suis tombé sur un article du Figaro : on y apprenait qu’Aurélien Soucheyre, rédacteur en chef du service politique de L’Humanité, avait qualifié Quentin Deranque de « nazillon », et que l’Arcom avait été saisie.

Je ne pense pas m’avancer en affirmant que tout individu doté d’un minimum de bon sens s’inquiéterait de voir la liberté d’un journaliste menacée par l’Arcom pour avoir simplement défini, avec une objectivité politique brute, qui était Quentin et ce qu’il représentait. Qualifier Quentin de « nazillon » est une vérité aussi tangible que 2 + 2 = 4.Le véritable choc — celui qui m’a fait faillir recracher mon café — fut de voir Brigitte Stora, militante de gauche antitotalitaire depuis quarante ans à en croire certains, commenter en toutes lettres :« On peut être factuel sans donner l’impression de mépriser la mort d’un militant d’extrême droite de 23 ans assassiné… Entre l’outrecuidance de la droite et la bassesse de certains, je trouve qu’il y a beaucoup d’indécence dans tout ça… »

J’ai dû relire sa phrase à plusieurs reprises pour m’assurer que mes yeux ne me trahissaient pas : « On peut être factuel sans donner l’impression de mépriser la mort d’un militant d’extrême droite de 23 ans assassiné… » Ce passage est une insulte directe à la dignité et à l’intelligence que cette demi-habile s’imagine représenter. Avec une telle formule, Orwell meurt une seconde fois. À ce stade, je préfère être honnête avec mon lecteur : je lutte contre moi-même pour ne pas couvrir Brigitte Stora d’insultes. Mais comme je l’ai écrit plus haut, je m’efforce de rester charitable ; j’ai toujours pensé que la bêtise offrait, après tout, une occasion inespérée de produire une pensée sensée.

Je ne m’étendrai pas sur nos échanges Facebook, somme toute assez banals. Je tiens pourtant à souligner d’emblée mon admiration pour un tel degré d’humanisme. Être aussi soucieux de la dignité des nazis morts et du respect dû à leur mémoire… Nul doute qu’Emmanuel Kant serait fier de sa disciple. Elle applique à la lettre l’impératif catégorique : la morale est universelle ou elle n’est pas, peu importe l’abjection de celui qui en bénéficie.

Après tout, Kant était allemand ; il avait sans doute anticipé que cette rigueur serait fort utile aux siens au XXe siècle. Car ce n’est pas comme si les penseurs de l’École de Francfort avaient précisément analysé comment la raison pure et le formalisme allemand ont pu, malgré eux, laisser un vide moral où le totalitarisme s’est engouffré. En tant que militante de gauche antitotalitaire avec quarante ans d’expérience, Brigitte Stora connaît tout cela, n’est-ce pas ?

Mais trêve de leçons de morale : comment une militante de gauche juive en vient-elle à défendre la mémoire d’un « jeune nazi innocent » de 23 ans ? Je n’ai pas de réponse, seulement un constat froid : son souci du bien-être d’assassins en puissance est aujourd’hui partagé par le plus grand nombre.

Je pourrais invoquer l’ignorance : les gens ne connaissent pas la « production » internet des fafs. Ils n’ont pas vu Daniel Conversano se vanter face caméra de cogner sa femme parce qu’elle regarde Grey’s Anatomy — avant de pleurer au racisme dans le même live. C’est irréel. Je pourrais dire que l’antisémitisme ne semble grave que lorsqu’il vient de LFI. Car soyons honnêtes : s’en prendre à l’extrême droite sur internet, c’est s’exposer à une violence qu’aucun autre camp ne pratique avec une telle méthode.

Je pourrais invoquer que ces gens semblent bloqués mentalement dans les années 90, quand le racisme était encore mal vu et non un élément marketing indispensable pour faire du chiffre sur YouTube. Je pourrais invoquer une forme d’inconscience, cette idée que le pire n’arrivera pas avant dix ans, qu’on a encore le temps, qu’on est en démocratie, et blablablabla… Ce déni en 4K, propulsé par des algorithmes de techno-fafs, donnera sans aucun doute beaucoup de travail aux historiens dans un siècle.

Cependant, comme je l’ai dit, Brigitte Stora n’est pas le fond du problème. Elle n’est que l’émanation médiocre d’un effondrement politique global ; celui d’une gauche qui se liquéfie dans le déni et les petits calculs, tandis que l’extrême droite, elle, reste tragiquement fidèle à elle-même.

Pour moi, le point de rupture, l’instant où j’ai su que c’était la fin, c’est cette minute de silence pour Quentin à l’Assemblée nationale. Voir la République rendre hommage à un militant fasciste sous le silence doublement complice des députés de LFI… Le mot « minable » est encore trop faible pour désigner ces politiciens à l’esprit si étroit. Ce jour-là, nous avons vu la dernière digue sauter avec la sérénité fanatique d’un homme qui se jette dans le vide sans parachute, persuadé qu’il va voler comme Superman.

Malgré le gouffre financier entre l’empire Bolloré et les quelques créateurs de contenu indépendants, on aurait pu faire mieux. Mais aujourd’hui, ce débat n’a plus lieu d’être. Ce serait comme chercher un moyen de gagner un match de football alors qu’on est mené 12-0 à la 87e minute. Il reste trois minutes à jouer : autant les jouer à fond et être insupportable jusqu’au bout. Quant à l’analyse de la raclée intégrale que nous venons de subir, je pense que nous ne sommes pas prêts pour cette introspection collective : l’algorithme ne l’autorise pas.

Il ne reste aux quelques irréductibles, à ces gauchistes pour qui la lucidité est un fardeau, qu’à admettre une vérité amère : il va falloir se faire discret pendant des années en espérant des jours meilleurs. Entre les « Quentin mentaux », les normies matraqués par les narratifs réactionnaires, les gauchistes mous pour qui la défense de la dignité nazie importe plus que leur propre survie, et les boutiquiers d’Internet qui se plient aux règles des algorithmes… nous ne sommes tout simplement pas assez nombreux pour inverser la tendance.

Le futur s’annonce sombre. Il est plus que probable que des milices calquées sur l’I.C.E. apparaissent prochainement en France pour rafler les LGBT, les juifs, les Arabes, les Noirs, et tous les autres. Peut-être faut-il en passer par là pour espérer sortir massivement les gens de leur prison mentale et morale ? Je reste persuadé que les morts de cette future milice made in France auraient pu être évités si nous avions été plus malins, plus politiques… bref, si nous n’avions pas été des sous-merdes courant après le train de la hype. Mais ça, on ne le saura jamais.

Tout ça pour dire qu’on a tous perdu. Profitons-en donc pour être le plus chiant possible, partout et tout le temps, parce que dans quelque temps, ce ne sera plus possible…

Je vous aime,

Martin.

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