Auteur : Martin Eden

  • Soyons insupportables : Manifeste pour la fin du monde d’après

    Il y en a eu, des secousses, ces derniers temps : le 7 octobre, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le gĂ©nocide Palestinien, l’ICE, les menaces de Trump sur le Groenland, le meurtre de Nahel, Charlie Kirk, et tant d’autres… Pourtant, malgrĂ© tout, je m’obstinais Ă  croire qu’une victoire restait possible, que le destin n’Ă©tait pas encore scellĂ©. Cependant, avec la mort de Quentin, je suis forcĂ© de l’admettre : face aux rĂ©actions qui s’ensuivent, la partie est finie pour de bon. Nier cette Ă©vidence ou tenter de la relativiser est, Ă  mes yeux, une pure perte de temps. Je vais donc vous expliquer, avec mes mots, comment j’en suis venu Ă  ce constat dĂ©sespĂ©rant. Je prĂ©fère vous prĂ©venir d’emblĂ©e : cet article sera violent.

    C’était la semaine dernière. Comme Ă  mon habitude, je me suis levĂ© Ă  3h30 pour aller travailler. Un cafĂ© noir Ă  la main, j’ai ouvert les rĂ©seaux sociaux sur mon tĂ©lĂ©phone pour suivre les derniers dĂ©veloppements liĂ©s Ă  la mort de Quentin. Je tiens Ă  prĂ©ciser une chose Ă  ce stade : si je nomme explicitement les personnes citĂ©es, c’est par un acte de charitĂ© intellectuelle — une charitĂ© qu’iels ne mĂ©ritent sans doute pas. Mon but est de passer du particulier au gĂ©nĂ©ral : au-delĂ  des individus, ce sont les idĂ©es qu’ils incarnent qui m’importent. Je parcourais donc les actualitĂ©s quand je suis tombĂ© sur un article du Figaro : on y apprenait qu’AurĂ©lien Soucheyre, rĂ©dacteur en chef du service politique de L’HumanitĂ©, avait qualifiĂ© Quentin Deranque de « nazillon », et que l’Arcom avait Ă©tĂ© saisie.

    Je ne pense pas m’avancer en affirmant que tout individu dotĂ© d’un minimum de bon sens s’inquiĂ©terait de voir la libertĂ© d’un journaliste menacĂ©e par l’Arcom pour avoir simplement dĂ©fini, avec une objectivitĂ© politique brute, qui Ă©tait Quentin et ce qu’il reprĂ©sentait. Qualifier Quentin de « nazillon » est une vĂ©ritĂ© aussi tangible que 2 + 2 = 4.Le vĂ©ritable choc — celui qui m’a fait faillir recracher mon cafĂ© — fut de voir Brigitte Stora, militante de gauche antitotalitaire depuis quarante ans Ă  en croire certains, commenter en toutes lettres :« On peut ĂŞtre factuel sans donner l’impression de mĂ©priser la mort d’un militant d’extrĂŞme droite de 23 ans assassiné… Entre l’outrecuidance de la droite et la bassesse de certains, je trouve qu’il y a beaucoup d’indĂ©cence dans tout ça… »

    J’ai dĂ» relire sa phrase Ă  plusieurs reprises pour m’assurer que mes yeux ne me trahissaient pas : « On peut ĂŞtre factuel sans donner l’impression de mĂ©priser la mort d’un militant d’extrĂŞme droite de 23 ans assassiné… » Ce passage est une insulte directe Ă  la dignitĂ© et Ă  l’intelligence que cette demi-habile s’imagine reprĂ©senter. Avec une telle formule, Orwell meurt une seconde fois. Ă€ ce stade, je prĂ©fère ĂŞtre honnĂŞte avec mon lecteur : je lutte contre moi-mĂŞme pour ne pas couvrir Brigitte Stora d’insultes. Mais comme je l’ai Ă©crit plus haut, je m’efforce de rester charitable ; j’ai toujours pensĂ© que la bĂŞtise offrait, après tout, une occasion inespĂ©rĂ©e de produire une pensĂ©e sensĂ©e.

    Je ne m’étendrai pas sur nos échanges Facebook, somme toute assez banals. Je tiens pourtant à souligner d’emblée mon admiration pour un tel degré d’humanisme. Être aussi soucieux de la dignité des nazis morts et du respect dû à leur mémoire… Nul doute qu’Emmanuel Kant serait fier de sa disciple. Elle applique à la lettre l’impératif catégorique : la morale est universelle ou elle n’est pas, peu importe l’abjection de celui qui en bénéficie.

    Après tout, Kant était allemand ; il avait sans doute anticipé que cette rigueur serait fort utile aux siens au XXe siècle. Car ce n’est pas comme si les penseurs de l’École de Francfort avaient précisément analysé comment la raison pure et le formalisme allemand ont pu, malgré eux, laisser un vide moral où le totalitarisme s’est engouffré. En tant que militante de gauche antitotalitaire avec quarante ans d’expérience, Brigitte Stora connaît tout cela, n’est-ce pas ?

    Mais trĂŞve de leçons de morale : comment une militante de gauche juive en vient-elle Ă  dĂ©fendre la mĂ©moire d’un « jeune nazi innocent » de 23 ans ? Je n’ai pas de rĂ©ponse, seulement un constat froid : son souci du bien-ĂŞtre d’assassins en puissance est aujourd’hui partagĂ© par le plus grand nombre.

    Je pourrais invoquer l’ignorance : les gens ne connaissent pas la « production » internet des fafs. Ils n’ont pas vu Daniel Conversano se vanter face camĂ©ra de cogner sa femme parce qu’elle regarde Grey’s Anatomy — avant de pleurer au racisme dans le mĂŞme live. C’est irrĂ©el. Je pourrais dire que l’antisĂ©mitisme ne semble grave que lorsqu’il vient de LFI. Car soyons honnĂŞtes : s’en prendre Ă  l’extrĂŞme droite sur internet, c’est s’exposer Ă  une violence qu’aucun autre camp ne pratique avec une telle mĂ©thode.

    Je pourrais invoquer que ces gens semblent bloqués mentalement dans les années 90, quand le racisme était encore mal vu et non un élément marketing indispensable pour faire du chiffre sur YouTube. Je pourrais invoquer une forme d’inconscience, cette idée que le pire n’arrivera pas avant dix ans, qu’on a encore le temps, qu’on est en démocratie, et blablablabla… Ce déni en 4K, propulsé par des algorithmes de techno-fafs, donnera sans aucun doute beaucoup de travail aux historiens dans un siècle.

    Cependant, comme je l’ai dit, Brigitte Stora n’est pas le fond du problème. Elle n’est que l’émanation mĂ©diocre d’un effondrement politique global ; celui d’une gauche qui se liquĂ©fie dans le dĂ©ni et les petits calculs, tandis que l’extrĂŞme droite, elle, reste tragiquement fidèle Ă  elle-mĂŞme.

    Pour moi, le point de rupture, l’instant oĂą j’ai su que c’était la fin, c’est cette minute de silence pour Quentin Ă  l’AssemblĂ©e nationale. Voir la RĂ©publique rendre hommage Ă  un militant fasciste sous le silence doublement complice des dĂ©putĂ©s de LFI… Le mot « minable » est encore trop faible pour dĂ©signer ces politiciens Ă  l’esprit si Ă©troit. Ce jour-lĂ , nous avons vu la dernière digue sauter avec la sĂ©rĂ©nitĂ© fanatique d’un homme qui se jette dans le vide sans parachute, persuadĂ© qu’il va voler comme Superman.

    MalgrĂ© le gouffre financier entre l’empire BollorĂ© et les quelques crĂ©ateurs de contenu indĂ©pendants, on aurait pu faire mieux. Mais aujourd’hui, ce dĂ©bat n’a plus lieu d’être. Ce serait comme chercher un moyen de gagner un match de football alors qu’on est menĂ© 12-0 Ă  la 87e minute. Il reste trois minutes Ă  jouer : autant les jouer Ă  fond et ĂŞtre insupportable jusqu’au bout. Quant Ă  l’analyse de la raclĂ©e intĂ©grale que nous venons de subir, je pense que nous ne sommes pas prĂŞts pour cette introspection collective : l’algorithme ne l’autorise pas.

    Il ne reste aux quelques irréductibles, à ces gauchistes pour qui la lucidité est un fardeau, qu’à admettre une vérité amère : il va falloir se faire discret pendant des années en espérant des jours meilleurs. Entre les « Quentin mentaux », les normies matraqués par les narratifs réactionnaires, les gauchistes mous pour qui la défense de la dignité nazie importe plus que leur propre survie, et les boutiquiers d’Internet qui se plient aux règles des algorithmes… nous ne sommes tout simplement pas assez nombreux pour inverser la tendance.

    Le futur s’annonce sombre. Il est plus que probable que des milices calquĂ©es sur l’I.C.E. apparaissent prochainement en France pour rafler les LGBT, les juifs, les Arabes, les Noirs, et tous les autres. Peut-ĂŞtre faut-il en passer par lĂ  pour espĂ©rer sortir massivement les gens de leur prison mentale et morale ? Je reste persuadĂ© que les morts de cette future milice made in France auraient pu ĂŞtre Ă©vitĂ©s si nous avions Ă©tĂ© plus malins, plus politiques… bref, si nous n’avions pas Ă©tĂ© des sous-merdes courant après le train de la hype. Mais ça, on ne le saura jamais.

    Tout ça pour dire qu’on a tous perdu. Profitons-en donc pour être le plus chiant possible, partout et tout le temps, parce que dans quelque temps, ce ne sera plus possible…

    Je vous aime,

    Martin.